L’impossibilité d’une île
Un île, donc, et un couple l’habitant, heureux de son éloignement du monde voué aux hydrocarbures et au pognon. Puis le naufrage d’un yacht au large. Un yacht ? Fichtre ! Voici que le monde se présente à nouveau et sous sa forme la plus médiocre : un milliardaire, son fils et un ministre de ses laquais, plus deux femmes, une potiche et une domestique, déversoirs des pulsions diverses qui conduisent ces messieurs. On a beau s’être éloigné le plus possible, on en est pas moins tenu à son devoir d’humanité, et donc on sauve les naufragés. Mais tout de même, l’occasion est trop jolie de donner une petite leçon à ces vilains drôles et, qui sait, d’émanciper potiche et domestique.

Note de mise en scène
Après Parler de Phèdre à l’élève Dupont, l’idée n’était pas seulement d’aborder une autre pièce étudiée par les élèves. Nous voulions aussi aborder une grande idée. Celle de l’égalité des sexes. Celle-là même dont on parle aux élèves par l’intermédiaire d’un référent à l’égalité femme/homme. Celle dont il est question quand on parle de harcèlement des jeunes filles, de notion de consentement et de l’éducation à la santé sexuelle. Conformément à la démarche
de la compagnie, nous avons longuement évoqué le sujet avec des professeurs, afin de nous assurer que notre acte créatif ferait sens pour leurs élèves.
La pièce suit la trame de L’île des esclaves de Marivaux. Seulement, là où il était question de domination du maître sur le serviteur, il sera question de la domination des hommes sur les femmes. Mais pourquoi ne pas simplement
monter la pièce de Marivaux ? Déjà parce que d’autres le font très bien. Ensuite parce que nous ne sommes pas sûrs que la langue soit d’une limpidité parfaite pour tous les élèves : « Voilà qui est gaillard ! Le terme est sans façon. Je reconnais ces messieurs à de pareilles licences. » Gageons que si notre élève Dupont s’échappait de la pièce précédente pour se faufiler dans celle-ci, il s’exclamerait encore : « Non, l’histoire, j’ai compris, madame, j’ai été voir sur Wikipédia. Mais c’est les personnages… Je comprends rien à ce qu’ils disent ! »
Texte : Sébastien Weber. Mise en scène : Élodie Cotin.Avec : Jean-Baptiste Carnoye, Élodie Cotin, Raphaël Dubois, Manon Méli, Franck Rabilier, Christian Termis, Charline Voinet.
Triveline. — Vous avez raison, monsieur Robollé. L’idée de l’égalité des sexes n’est vieille que de quelques centaines d’années, ce qui, à l’échelle de l’histoire de l’humanité, en fait une idée somme toute très jeune, très, très jeune. Mais une idée peut être ancienne et parfaitement stupide quand une autre, toute neuve, peut être tout à fait brillante. L’invention de la roue compte approximativement 5500 ans d’âge, tout comme celle de l’écriture. Il ne vous viendrait pas à l’esprit de vous passer de l’une et l’autre au prétexte que celle du silex taillé les a précédées de 100000 ans. Autrement dit, la force des idées, ou des inventions, tient moins à leur ancienneté qu’à leur pertinence. S’il est une idée que sa pertinence enracine désormais dans d’innombrables têtes partout à travers le monde, c’est bien celle de l’égalité des sexes. Et que vous le vouliez ou non, elle finira par triompher du patriarcat. Oh, ça n’ira pas sans mal, comme nous ne le savons déjà que trop bien, mais ça ira, ah, ça ira, ça ira, ça ira. C’est une question de temps, une question de lutte. Soyez assuré qu’aucune d’entre nous ne lâchera. Ni nous, ni nos filles, ni leurs filles, ni leurs sœurs, ni les filles de leurs sœurs, et, qui sait, ni leurs frères aussi peut-être. Et je vais vous en donner la raison. Le patriarcat est une grosse tête creuse et bourdonnante, gorgée d’idées fumeuses, qui marche sur les deux jambes du viol et du meurtre. Toutes les femmes, toutes, toutes les femmes de cette planète vivent leur vie durant sous la menace conjuguée du viol et du meurtre. La menace est partout, dans les rues, les maisons, aux champs comme à la ville. La paix n’existe pas pour les femmes, pour elles la guerre ne s’arrête jamais, tout au mieux varie-t-elle d’intensité, et ce ne sont pas les quelques mesures juridiques obtenues de haute lutte qui suffiraient à leur assurer la tranquillité. C’est la loi des pères, c’est la loi des hommes. Une loi qui dit que celui qui détient le pouvoir peut tout, absolument tout, sur celles et ceux qui se trouvent sous sa domination, tout, jusques et y compris violer ses enfants et tuer sa femme. C’est cette même loi qu’on retrouve à l’œuvre dans l’invention du racisme, concoctée dans les salons, dans les universités, entre gens doctes et gens d’église, entre juristes et marchands, pour justifier l’asservissement de peuples entiers et le vol de leurs terres. Ce sont les mêmes médecins qui ont jugé de la moindre perfection corporelle et mentale des femmes par rapport aux hommes et de l’infériorité des Noirs par rapport aux Blancs, les mêmes soi-disant scientifiques qui ont prôné la stérilisation des indigentes et voué Juifs et Tziganes à l’assassinat méthodique. Vous avez raison, le sexisme est la matrice de toutes les dominations. Et nous comprenons que vous teniez tant à sa perpétuation. Il faut fracturer l’humanité comme la terre. C’est dans les os brisés qu’on trouve la moelle, c’est de la terre éventrée qu’on extrait les matières premières, de l’humanité rompue qu’on tire le plus de richesses. Et en échange de cette terreur directe ou larvée, menace de mort, menace de viol, en échange de cette guerre infinie, quoi ? Des téléphones portables, trois cents chaînes de télévision, des voitures qui roulent toutes seules, des godasses à bas prix, des monceaux de cadavres en barquette fraîcheur, la lumière à tous les étages et de la pornographie gratuite, avec, en prime, au bout du bout, la terre exténuée, la mort des océans, le ciel privé d’étoiles ? C’est bien mal payer nos souffrances. C’est bien mal payer et c’est pour ça que c’est fini, que c’est le début de la fin, de la vôtre. On a beaucoup mieux à faire, à vivre, à croire. Sur ce, Vendredi, si tu as terminé la vaisselle, est-ce que tu pourrais assurer la défense de ces messieurs ?